GENERATION SELFIE

Sur la plage qu’elle semble visiter pour la première fois, l’adolescente n’a pourtant d’yeux que pour elle-même. Ou plutôt pour son image sur le mini-écran de son téléphone. Le précieux appareil est accroché au bout d’une canne qu’elle fait bouger dans l’air dans toutes les directions. Non, elle n’est pas une aveugle. Elle cherche juste le bon angle pour se photographier.

Je finis par comprendre qu’elle veut capturer dans son autoportrait non seulement son buste mais aussi les diverses nuances de bleu de la mer derrière elle. Ce qui, au bout du compte, nécessite une véritable acrobatie si elle tient à ne pas manquer une partie de sa tête ou de ses oreilles. Le temps d’une pause, la jeune fille sourit au petit écran. Clic-clac ! Elle change de posture puis sourit à nouveau. Clic-clac ! Je venais d’assister à ma première répétition de « selfie », avec un « selfie-stick».

C’était fin 2013. Et à ce moment-là, cet exercice d’autoportrait joyeux était juste à mes yeux, une nouvelle distraction pour adolescents, rien de plus. Mais quelques semaines plus tard quand j’ai vu Obama, l’homme qui voulait changer le monde, se prêter à ce jeu au cours des funérailles de Mandela, j’ai vite compris qu’il fallait prendre cette nouvelle mode au sérieux.

Et pour cause ! En moins de deux ans, la nouvelle tendance avait fini par générer ses adeptes, ses accros, ses gadgets, ses variances, ses techniques, en gros, sa propre économie. Pour preuve, cette année, l’anglicisme « selfie » et son équivalent québécois « égoportrait » rentrent dans Le Petit Larousse et le petit Robert. Est-ce une décision insolite des éditeurs ? Pas si sûr.

A l’heure des mini-écrans, cette mode d’autoportrait a pris une place dans le quotidien de plus. De nos jours, à quoi sert un photographe privé ? A défaut d’être une vedette, on est devenu son propre paparazzi. La photo une fois prise est vite publiée sur les médias sociaux. Les commentaires, les « partage », les « like » s’ensuivent. Et comme dans un groupe d’entraide mutuelle, on « s’entrelike ». 

Moi aussi, depuis la démonstration sur la plage, j’en suis devenu un adepte assez appliqué. Post après post, je fais de temps à autre mon petit devoir de Facebook et d’Instagram. Selfie au travail, selfie dans la rue, selfie dans les fêtes… Je varie le décor. J’anticipe, bientôt qu’il me faudra aussi varier mon sourire. Et pourquoi pas, mon look, mes uniformes, ma compagnie… Ou tout simplement arrêter mon défilé de mode, un petit peu, ou totalement. Et me laisser photographié au besoin par une autre personne au lieu de passer des minutes à tenter des sourires compétitifs pour des « selfies » prêts-à-poster.

Mais, qui sait jusqu’où les technologies bousculeront nos habitudes et nos rapports avec le monde ? Peut-être devrais-je tout simplement m’inscrire dans un collège pour suivre des classes intensives de « selfie ».

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