BALLON D’OR 2014, POURQUOI JE VOTERAIS NEUER

La dernière fois que j’ai vu un gardien de but remporter le ballon d’or remonte au temps des télévisions “noir et blanc”. C’était sur le petit écran de ma grand-mère. Il fallait alors taper fort sur l’appareil pour capter des images lisibles de Lev Yachine. Ce goalkeeper soviétique toujours vétu de noir, venait de conquérir le coeur du monde grace à ses longs bras, si agiles qu’on l’a surnommé “L’araignée noire”.

En ce temps, l’astronaute Neil Armstrong ignorait encore qu’il marquerait le premier pas de l’Homme sur la Lune. C’était pour beaucoup le bon vieux temps. Mais, à la vérité, cette époque-là, je ne peux que l’imaginer. Car non seulement, je n’étais pas encore né en 1963 mais depuis lors aussi les choses ont tout à fait évolué. Par la suite, en effet, beaucoup de pas ont été posés sur la Lune. Et dans le domaine de Lev Yachin, le ballon d’or est devenu une étoile filante, un voeu inatteignable pour les gardiens de but, peu importe la longueur et l’agilité de leurs bras…

Aujourd’hui, d’ailleurs le petit garçon qui commence à s’exercer à ce poste est bel et bien prévenu. Le message de la communauté du football semble être assez clair : “Tu peux t’entrainer et devenir aussi souple qu’un chat de cirque pour attraper tous les ballons du monde. Mais le ballon d’or, n’y pense même pas.” Dans ce sport, justement, le portier c’est un peu comme un vrai… portier, un agent de sécurité dans un night-club. Il fait entrer du monde dans le club, alors qu’il lui est interdit d’y entrer lui-même pour esquisser un quelconque pas de danse.

Pourtant, il en existe, et j’en connais, de sacrés agents de sécurité! Bien que ma mémoire ne peut remonter plus loin qu’au duel Tafarel contre Pagliuca en 94, je n’ai pas encore vu une équipe remporter le Mondial sans un portier de talent. Que seraient devenus les bleux en 98 sans Fabien Barthez? Et qu’aurait-il advenu de Zidane? De ce Zidane, devenu plus tard Zizou, beaucoup se souviendront de son doublé de la tête face au Brésil. Mais peu se rappeleront de son dernier coup de tête contre lequel s’était illustré de façon décisive et magistrale Giunluigi Buffon … Car l’oubli est souvent le salaire des gardiens de but.

Mais cette année, l’oubli, peut-il continuer à tenir en echec les goalkeeper ? Qui ne se souvient pas lors de la coupe du monde de cet été des plongées du Mexicain Guillermo Ochoa? Qui aurait déjà oublié les prouesses de Tim Howard? Du Nigérien Enyeama? Du Costaricien Keylor Navas?…Car ce mondial fut surtout celui des gardiens de but. Et le meilleur de la compétition, Manuel Neuer avec son style innovant aura marqué pour longtemps les esprits.

C’est un gardien de but mais ses nombreuses sorties hors de la surface de réparation lui permettent au besoin de jouer un role de libéro de dernier ressort. De l’ancien gardien colombien René Iguita, Neuer partage le sens de l’initiative mais pas le fantaisisme. En fait, sa technique atypique est plutôt inspirée d’un autre sport: le handball. Et ça marche… La preuve, son palmarès, couronné par une saison exceptionnelle cette année. Son péché mortel, me dit-on, c’est la défaite en demi-finale à la Ligue des champions au printemps dernier. Mais un joueur peut-il être jugé pour sa performance durant un seul match? Dans ce cas, il faudrait aussi noter que Messi et Ronaldo sont restés impuissants devant sa cage lors du mondial.

Bien entendu, la communauté du ballon rond n’accorde pas la même attention à un professionnel de l’ombre qu’à des célébrités planétaires. Au fil de rencontres, on a pris la studieuse habitude de compter. On additionne les nombres de buts marqués, on compare chaque semaine des statistiques pour en tirer tels nouveaux records battus par celui-ci et tels autres battus par celui-là. Le football, c’est tellement plus simple avec la comptabilité…

Mais quelle comptabilité? Dans le calcul frénétique des records d’un Messi ou d’un Chriatiano, considère-t-on un facteur invisible : les records de l’euro. Car c’est à grands coups de frics que les patrons de ces richissimes clubs investissent pour doper la performance de leurs équipes. Quitte à collectionner les meilleurs joueurs du monde sur leur banc de reserve.

Oui, tant qu’ils restent pour nous de outils d’observation et d’analyse, les statistiques nous aident à mieux regarder le football. Mais lorsque la tendance est de les mettre en avant, comme des paroles d’évangiles, l’arbre de quelques joueurs ou de quelques championnats peut bien nous cacher la forêt riche du football. Et nous risquons de rater la dimension collective, spectaculaire et créative de ce beau jeu.

Neuer le sait et ne se fait pas trop d’illusions quant à ces chances pour rafler le ballon d’or contre Messi et Ronaldo, deux abonnés depuis huit ans à ce trophée. Au soir de sa vie, sa plus grande fierté sera tout simplement d’avoir partagé le podium avec ces deux légendes. Vu que la Fifa n’a pas encore l’imagination de concevoir un “Gant d’or annuel”, une sorte de ballon d’or spécial pour les portiers.

Je ne suis pas plus optimiste que Neuer. Mais, même seul dans mon parti pris, je serais prêt à le voter. Car ce digne héritier de Lev Yachine mérite bien un ayibobo pour avoir apporté une couche de vernis au football, à un moment où tout dans ce sport semble vouloir redevenir “noir et blanc”.

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